Usages des terres et la sécurité alimentaire en 2050 : vers quels scénarios pourrions-nous aller ? Quels enseignements tirer des scénarios ?

Comment évolueront les surfaces agricoles dans les prochaines décennies ? Sous l’influence de quels facteurs ? Comment s’exprimeront les tensions entre sécurité alimentaire et atténuation du changement climatique ? Élaborée par des scientifiques du Cirad et de l’Inra avec l’appui d’experts internationaux, l’étude prospective Agrimonde-Terra tente de répondre à ces questions grâce à cinq scénarios d’évolution des usages des terres et de la sécurité alimentaire qui peuvent servir de base à la construction de scénarios à l’échelle nationale ou régionale par des acteurs locaux. Ainsi, un atelier de prospective a-t-il été organisé en Tunisie et a abouti à quatre scénarios qui enrichissent les discussions sur les politiques agricoles et les stratégies de recherche du pays.

La prospective Agrimonde, dont les résultats ont été diffusés en 2009, explorait les futurs possibles des agricultures et des alimentations du monde à l’horizon 2050. Elle a révélé l’existence d’un réseau complexe d’interactions entre la sécurité alimentaire, l‘usage des terres, et l’impact des activités humaines sur l’environnement. Lancé en 2012, ce second volet, baptisé Agrimonde-Terra, propose des scénarios d’évolution des usages des terres et leurs conséquences sur la sécurité alimentaire. Pour ce faire, les chercheurs du Cirad et de l’Inra et leurs partenaires ont d’une part défini ce que sont les usages des terres et d’autre part identifié les causes des changements dans les usages des terres. Les usages des terres sont un concept qui recouvre cinq dimensions complémentaires et dynamiques : le potentiel agronomique, l’accès à la terre, la répartition par usage, l’intensité des usages, et les services rendus par les terres. Cette approche fait écho aux quatre dimensions de la sécurité alimentaire et nutritionnelle (la disponibilité, l’accès, l’utilisation et la stabilité).

Pour construire les scénarios, quatre causes directes d’évolution des usages des terres (les relations entre les zones urbaines et rurales, les structures agricoles, les systèmes d’élevage, les systèmes de cultures (voir tableau 1)) et trois causes externes (le contexte mondial, le changement climatique, les régimes alimentaires) ont également identifiées. La combinaison des hypothèses d’évolution sur ces sept causes a permis de construire les scénarios de façon cohérente.


Tableau 1 : Les hypothèses sur les systèmes de cultures

les hypothèses sur les systèmes de cultures

Cinq scénarios ont donc été élaborés, en combinant diverses hypothèses : trois scénarios « tendanciels », basés sur les tendances en cours, et deux scénarios « de rupture », impliquant des changements radicaux des usages des terres. Les conséquences de chacun des scénarios sur les superficies de terres cultivées, de pâtures et de forêts ont été calculées pour chacun des scénarios pour les quatorze grandes régions du monde.


Le premier scénario (« Métropolisation ») décrit des usages des terres tirés par une croissance continue des mégapoles, dont les populations consomment de plus en plus de produits animaux et/ou transformés ; aucun effort n’est fait pour atténuer le changement climatique ; les petits agriculteurs sont marginalisés. Le second scénario (« Régionalisation ») relate comment la croissance des villes moyennes et leur interconnexion avec les zones rurales mène à l’émergence de systèmes alimentaires régionaux, basés sur les agricultures familiales et des nourritures traditionnelles. Le troisième scénario (« Ménages ») dépeint, dans un contexte de mobilité forte entre zones rurales et urbaines, la mise en place de régimes alimentaires hybrides basés à la fois sur des filières traditionnelles et modernes, avec des terres agricoles principalement gérées par des fermes familiales et des coopératives.

Enfin, les deux derniers scénarios sont des scénarios de rupture. L’un (« Régimes alimentaires sains») présuppose que le coût de la malnutrition entraînera une transition vers des régimes alimentaires sains, instillée par la coopération mondiale et les politiques publiques, grâce à une reconfiguration des systèmes agricoles dans un contexte d’efforts pour stabiliser le changement climatique. Cette reconfiguration conduira à l’intégration des zones rurales dans les réseaux urbains grâce aux chaînes de valeur, au développement de coopératives mettant l’accent sur la qualité ainsi que de structures d’exploitations reliées aux dynamiques urbaines, à des synergies entre les productions animales et végétales, ainsi qu’à des systèmes de cultures axés sur l’intensification durable. L’autre scénario de rupture (« Communautés ») décrit comment les crises récurrentes favorisent le développement de petites villes et communautés rurales dont le but est de mutualiser la propriété agricole pour garantir la sécurité alimentaire. Dans les structures de production, l’accent est mis sur la production simultanée de biens et de services écosystémiques pour la communauté. La figure 1 détaille ces deux derniers scénarios.

Figure 1 : Hypothèses pour la construction de deux scénarios d’Agrimonde-Terra

alternative assumptions for 2050 

L’analyse de ces scénarios montre qu’il n’existe pas de voie royale vers la sécurité alimentaire et nutritionnelle. Ainsi, le scénario « Régionalisation » répond bien à la demande alimentaire locale, mais nécessite la mise en place d’accords commerciaux régionaux et une adaptation importante des agricultures du monde. Il accroît en outre la pression sur les terres agricoles et laisse de nombreuses régions dépendantes des importations. Le scénario « Ménages » a peu ou prou les mêmes effets, mais limite la pression foncière dans certaines régions. Le scénario « Communautés » se traduirait par une baisse plus ou moins prononcée de la productivité agricole et conduirait à un accroissement de l’insécurité alimentaire et de la sous-nutrition dans certaines zones géographiques, en dépit d’une extension des terres agricoles. Le scénario « Régimes alimentaires sains », qui implique une consommation accrue de céréales, de légumineuses, de fruits et de légumes, et une limitation des produits animaux et ultra-transformés, semble le plus à même de lutter contre la sous- et la surnutrition tout en limitant la déforestation. Il nécessiterait néanmoins des politiques nutritionnelles fortes et concertées au niveau mondial, ainsi que des politiques agricoles garantissant une intensification durable des productions végétales et animales.

Autres enseignements d’Agrimonde-Terra :

  • L’avenir des systèmes d’élevage et de cultures est clef pour l’évolution des usages des terres et de la sécurité alimentaire. L’intensification conventionnelle a démontré ses forces mais aussi ses limites. Agrimonde-Terra propose deux autres voies pour les systèmes de cultures (l’intensification durable et l’agroécologie) et trois voies pour les systèmes d’élevage (l’agroécologie, l’élevage sur des zones marginales et l’élevage d’arrière-cour (backyard)). Ces systèmes répondent à des logiques différentes qui ne peuvent être réduites aux quantités d’intrants utilisées ; ils prennent également en compte les connaissances et compétences des agriculteurs et l’accès à la terre, les chaines de valeur, le développement rural et urbain, et les contraintes des écosystèmes. 
  • Une coopération entre les nombreux acteurs des usages des terres et de la sécurité alimentaire (gouvernements, organisations de la société civile, entreprises, institutions internationales et donateurs) et prenant en compte les spécificités régionales pourrait contribuer à éviter les tensions.
  • Pour parvenir à une transition vers des régimes alimentaires diversifiés et sains et réduire les pertes et gaspillages, des changements de stratégies et de comportements sont nécessaires du côté de l’offre de produits agricoles et alimentaires ainsi que de la demande.


En savoir plus :

http://www.cirad.fr/publications-ressources/edition/etudes-et-documents/prospective-agrimonde-terra

https://www6.paris.inra.fr/depe/Projets/Agrimonde-Terra

Marie de Lattre-Gasquet (Cirad), septembre 2016