Agriculture Etonnamment Innovante, rêve ou réalité ???

Publié dans la brochure 2012 : les agriculteurs innovent



Pas facile pour moi de prendre la plume et de répondre à cette épreuve de philosophie du BAC de 2024. Je n’ai jamais été doué en français, mais le sujet m’inspire...

Tout débute en 1995, alors que je m’inscris à un stage de formation dont le thème porte sur l’amélioration du taux protéique du blé. J’y vais confiant avec l’idée que l’intervenant va m’expliquer quelle itinéraire technique mettre en place pour produire plus de protéine... Surprise !!! L’intervenant est un paysan qui témoigne de son expérience. Il s’appelle Manfred Wenz et fait du Bio en Allemagne !!!

Évidemment, Manfred ne parle pas de chimie, mais il nous parlera de sol en santé, d’humus, d’odeur de la terre, d’une terre qui sent bon, qui produit des plantes saines et de qualité. Voici un résumé de ce stage qui m’a fait mettre le doigt sur l’agronomie, cette science qui ne se vend pas. Je me mets ensuite à dévorer de vieux livres. Puis le hasard fait que j’assiste à une conférence de Mr Claude Bourguignon. Ce monsieur fera en sorte que je me décide. J’ai envie de passer à l’acte pour me détacher de l’étiquette « d’agri­culteur pollueur », et de donner un rôle écoresponsable à mon métier.

Devenu boulimique des conférences sur l’agronomie, je fais la connaissance en 2000 de Frédéric Thomas, un paysan communiquant, dont le discours sur ses pratiques agricoles s’apparente à celui des grands orateurs. Son propos est simple et consiste à « dire ce qu’il fait, et faire ce qu’il dit ». J’ai trouvé en lui un allié de poids, je peux enfin mettre en œuvre de nouvelles pratiques qui vont allier performance économique et bienfait écologique. Petit à petit, je vais comprendre que je vis au milieu d’un système et que tout est un ensemble qui doit s’harmoniser en symbiose avec la nature, et non se succéder ou se contredire. Frédéric a la plume facile, il connait pleins d’agris passionnants, des agris qui parlent peu, mais qui ont plein de choses à dire...

Ces agriculteurs demeurent discrets parce qu’ils ont été innovants trop tôt. Leurs essais pas toujours réussis ont beaucoup fait rire le voisinage. Ce qui fait que maintenant ils font leurs propres recherches à la ferme et communiquent seulement au gens en qui ils ont confiance. Une revue naitra grâce à cette source intarissable d’essais, d’observations, et d’échecs !!! Pour la première fois, des paysans vont parler de leurs échecs pour mieux avancer. Chaque échec appelle une solution. Et petit à petit, cette revue va devenir une mine d’infos où l’on croisera les observations des paysans avec les explica­tions de scientifiques. Le tout sera ponctué de temps à autres par des mesures de techniciens. Cette revue est assez rigolote car il y a beaucoup de photos qui sont le langage des agriculteurs, et les explications sont souvent longues et écrites en tout petit !!! Les paysans seraient-ils bavards ?

brochure2012reveouréalite

 

J’ai encore soif d’informations et les livres ne me suffisent plus, je cherche des réponses rapides à mes soucis dans les champs. Internet va m’ouvrir la porte d’une magnifique encyclopédie qui s’écrit en temps réel. Je vais débuter sur un forum Canadien spécialisé dans le non labour pour rapidement découvrir que je parle avec des voisins qui se cachent derrière des pseudonymes. Un jour, je tombe sur « Agricool », un forum bizarrement sans bannière de pub et qui affiche haut et fort un slogan « On ne fait plus labour, mais on sème toujours ». Ce nouveau réseau de communication attire de plus en plus de paysans isolés sur leurs fermes. Voici une petite brochette de témoignages recueillit sur le forum :

Pimch :

« Agricool est à mes yeux une formidable porte d’entrée pour s’informer et débattre sereinement et relativement sérieusement des notions d’agriculture de conservation. Agricool permet d’abord de se familiariser aux techniques et raisonnements de certains «pionniers» (à la date où l’on s’inscrit). C’est ensuite un formidable vecteur de respect qui nourrit la curiosité des uns et des autres car des «bios» aux fervents du «non travail du sol», en passant par les éleveurs de toute sorte, on retrouve une grande diversité de situation. Je remarque aussi que du Québec, en passant par la Suisse, la Belgique et autre, Agricool prouve qu’il est devenu un média «sans» frontières. Je veux enfin souligner qu’il y a sur ce forum bien plus de femmes et d’étudiants qui s’expriment que dans le milieu agricole traditionnel. Enfin vu de l’extérieur, j’ai le sentiment que le couple Agricool et BASE est une formidable force de développement et le juste équilibre entre internet et le terrain, les réflexions et l’action. »


Maïs 40 :

« Cela fait maintenant une grosse dizaine d’années que je suis passionné par l’agronomie en général et ce que l’on appelait le «non-labour» en particulier. Mais étant dans une région où le travail du sol est fortement ancré pour diverses raisons (climat humide, monoculture maïs, petite structure, élevage...) les seules sources d’informations que j’avais étaient des écrits (TCS bien sûr et divers ouvrages de référence). Or dans mon cas cela ne suffisait pas à faire évoluer mes techniques quand l’ensemble de l’envi­ronnement pousse à un maintien de l’existant (voisins, famille, organismes techniques, coopératives et négoces, vendeur de matériel...).On se retrouve vite isolé et il est difficile d’évoluer car la peur de l’échec économique est plus forte. Agricool m’a permis par l’échange et par la multitude de témoignages de prendre confiance dans mes idées et de me sentir beaucoup moins seul. Les évolutions actuelles et futures sur mon exploitation n’aurai tout simplement pas été possible sans Agricool. De plus comme dis plus haut j’apprécie énormément la diversité du forum et la tolérance qu’il existe «souvent» entres les différentes «catégories « de participants au forum (bio, céréaliers, éleveurs, techniciens, vendeur de matériel, étudiants, etc.).On a vraiment l’impression d’une cohésion sur le forum alors que souvent sur le terrain on passe notre temps à s’opposer ou à nous opposer. En tout cas, un immense merci à Agricool qui m’a permis de ne plus avoir peur de mettre en pratique mes convictions agronomiques. »


Topinambour :

« Lorsque j’ai découvert le forum, je connaissais à peine les TCS et j’y ai découvert le semis direct. On se prend alors au jeu et on essaye chez soi ... et ça marche ! Et c’est là que ça ne fait que commencer car ensuite on cherche à aller toujours plus loin dans l’agriculture de conservation. Je m’intéresse maintenant à toutes ces techniques qui touchent de près ou de loin à l’agriculture de conservation, que ce soit l’agroforesterie, le bois raméal fragmenté... Le forum est un lieu de partage qui permet d’être au courant de ce qui se fait ailleurs, des dernières avancées et idées, de discuter avec gens qui ont la même passion que nous et ainsi d’avancer sans doute plus vite dans la démarche. On partage les retours d’expériences de chacun et on évite ainsi les écueils qu’on put rencontrer les pionniers de ces techniques. Et le forum permet également de faire de vrai rencontre ! J’ai ainsi rencontré des agricoolteurs avec qui j’ai pu discuter et faire connaissance. Cela m’a aussi donné envie de partager avec des gens extérieurs au forum par le biais d’atelier de jardinage que j’anime par exemple :


Eliot2004
:
« Agricool est une mycorhize à taille humaine : il apporte du phosphore. ».

Bart37 :
Le Strip till28, quand on y a gouté, on ne peut plus s’en passer. « Depuis que j’ai découvert Agricool, les Agricoolteurs et le réseau Base, j’ai vérifié ce que j’osais à peine soupçonner : tout en réalisant de plus en plus d’économies d’énergie (Semis direct, Strip Till), j’accrois la biodiversité de mon exploi­tation et bientôt je suis persuadé aussi de faire évoluer mes rendements. Bref, en plus de la raison, Agricool m’a fait découvrir la passion de l’AEI »

DX38, Paysan heureux :
« Agricool m’a permis d’avancer beaucoup plus vite, de reprendre une certaine indépendance technique avec l’aide des agricoolteurs, d’éviter des erreurs, de rencontrer des gens passionnés et passionnant, d’avoir une démarche global sur l’exploitation, de faire abstractions des voisins,   En résumé, chez moi avant 2 cultures (blé et maïs) et des sols nus, maintenant 10 cultures différentes et des sols couverts en bio et toujours sans charrue. Je ne suis pas forcément un grand contributeur technique comme certains, j’espère pouvoir apporter de temps en temps ma petite pierre à l’édifice. »

n22basen22agricool
www.asso-base.fr pour les rendez-vous terrain et www.agricool.net pour le forum


Que d’infos à disposition, accessibles à tous. C’est cela qui est intéressant, car les idées les plus folles des agriculteurs pionniers sont souvent reprises, et rien n’est breveté. Ainsi le développement va beaucoup plus vite. Les fabricants de matériel agricole espionnent le forum pour découvrir les outils de demain construits dans les ateliers de ferme. Les marchands de produits de phytoprotection ou de semences surveillent les techniques pour améliorer leurs conseils. Bref, le développement de l’innovation se fait gratui­tement, sans argent public, et c’est là qu’il y a une rupture dans le dévelop­pement des techniques agricoles...


Comment se fait-il que des bidouillages de coins de champs révolu­tionnent les techniques agricoles ? Comment se fait-il que des revues, des forums, des associations rassemblent autant de personnes sans le moindre soutien financier ? Il y a même eu des journées techniques organisées dans des poulaillers, ou dans des hangars agricoles bondés de gens venu de France ou d’Europe, rassemblant des paysans, des étudiants, des constructeurs, chercheurs, investisseurs, comptables...


Cela prend des proportions qui font presque peur. Progressivement et lentement nous remarquons l’évolution dans les médias. Les témoignages d’agriculteurs deviennent très vendeurs. Ces pionniers qui ne parlaient plus deviennent des acteurs incontournables car ils ont une partie du savoir. Ils ont de l’expertise. On voit de plus en plus de colloques très huppés, où l’on demande à des agriculteurs innovants de venir témoigner de ce qu’ils ont mis en place dans leurs champs. Ainsi les scientifiques et les chercheurs écoutent, à leur grand étonnement, des paysans parler du rôle des abeilles, des chouettes ou du renard. Le paysan raconte comment l’usage intensif de la chimie (les produits finissant en «-cide ») ou des machines ont détériorés son outil de travail qu’est le sol. Il exprime aussi comment petit à petit avec l’aide des vers de terre, des auxiliaires, des enchainements culturaux, il va rétablir la vie de son sol. On a vu dans ces grands colloques des gens d’influence venir écouter avec respect ces paysans humbles, pas trop habitués à discourir devant une audience.


Conséquemment, une prise de conscience du besoin de changement commence à germer dans la tête de certains. Il le faut, car notre avenir en dépend !!! Les industriels auront compris qu’il faut remplacer progressi­vement la chimie massive par de la chimie subtile, avec des interventions faites au cas par cas par un conseiller commercial qui sera désormais rémunéré sur la marge nette de l’agriculteur et non en lien avec le chiffre d’affaire de phyto vendue. Les constructeurs de machines devront innover en fonction des attentes agronomiques du paysan. Des outils seront à inventer. Un bonus-malus se généralisera. Le bonus étant déterminé en fonction de l’impact de l’outil sur la faune du sol, le malus en fonction de l’énergie nécessaire à fabriquer, utiliser et recycler la machine. Les écoles et les chambres d’agricultures vont former les formateurs de demain. Les fermes pilotes germeront un peu partout en intégrant toutes les techniques qui permettront de produire plus avec moins... sans préjugé.

Une politique «du résultat» aura balayé les contraintes administratives qui consommaient beaucoup trop de papier. Exit les subventions, le soutien ne sera apporté que sur des critères de résultat écologiquement durable. Le sol, l’eau, l’air en seront désormais les indicateurs. La recherche va expéri­menter dans les champs des paysans qui maîtrisent la technique. La symbiose paysan-chercheur va s’émuler de plus en plus, provoquant une plus grande fierté des politiques, qui ont trop longtemps été coincées dans le triptyque Pays-Paysage-Paysan. On croit rêver !!! Tout le monde a sa chance. Seul le résultat compte, et même si l’on échoue, l’essentiel est de participer.
Dring !!! Dring !!!.... « Mon chéri, lèves-toi... viens voir... !! Le Ministre est dans la cour, il a mis ses bottes, et il t’attend dans le champ de Biomax29 avec des technocrates en cravate »... Mais non, je ne rêvais pas !!!


L’AEI, rêve ou réalité ??? Déjà, pour moi, c’est réalisé...

Philippe Pastoureau30


PS : Merci à Jocelyn et aux agricoolteurs qui m’ont aidé a réalisé cet article, ainsi que Gino Boismorin qui m’a inspiré pour le titre.


Pour aller + loin : www.agriculture-de-conservation.com ou A2C pour les intimes

 

28 Le strip till est une technique de culture qui consiste à ne travailler la terre qu’à l’endroit où l’on va déposer la graine.

29 Biomax : Mot inventé par des paysans désignant un mélange de plantes permettant d’obtenir un maximum de biomasse et de biodiversité sur le sol, afin de nourrir de façon équilibré et durablement un sol vivant.

30 Eleveur de vers de terre du début du XXIème siècle, administrateur de l’association AEI