AEI et développement durable mondial

Adhérent depuis sa création et administrateur de l’AEI, j’ai observé, lors des ateliers et réunions plénières de ses séminaires annuels, mais aussi au sein du CA, que souvent les références et raisonnements technico-économiques sur le développement agricole restaient dans le cadre franco-français. Or notre association, intitulée « Internationale », ne devrait-elle pas avoir une approche plus globale des agricultures mondiales ? C’est pourquoi je me permets modestement de présenter quelques réflexions dans un cadre planétaire avec une optique un peu décentrée de l’AEI.


Des agricultures écologiquement intensives à objectifs et à géométrie variables.

Notre association est constituée de personnes qui adhèrent à titre personnel aux objectifs et missions de l’A.E.I.. La diversité de ses membres est sa richesse. Elle accueille aussi des « observateurs » représentant certaines structures et associations. Même si un membre, en activité professionnelle, n’est pas mandaté par son employeur, il lui est difficile, voire impossible, de ne pas porter, peu ou prou, la vision de son OPA ou de son employeur (coopératives, syndicats, associations…). Il n’est donc pas surprenant que cela se traduise dans nos réflexions et échanges par des approches trop centrées sur l’agriculture française. Même si cela est inévitable, cela me semble un peu réducteur eu égard aux objectifs de l’association et peut décevoir les attentes de certains membres et sympathisants.


Les agricultures françaises et européennes et le défi alimentaire mondial.

 Qui n’a entendu dans nos instances, de l’A.E.I. compris, l’affirmation de la vocation « nourricière » de l’agriculture française avec l’or vert des années 80 et les agro-exportations qui participent à l’approvisionnement alimentaire des pays du Sud (surtout africains).

Cette mission reste encore présente dans les esprits bien que depuis la fin du xxème siècle les analyses agro-économiques aient confirmé sa baisse de pertinence et même ses impacts négatifs sur le développement durable de ces pays (1). Parmi ces exportations, ce ne sont ni les vins ni les fromages bien français qui sont concernés mais les produits de base de grande consommation, comme les céréales ou la poudre de lait qui sont régulièrement écoulés sur les marchés mondiaux. Or ces excédents, hormis les stocks de sécurité, coûtent cher aux budgets nationaux et européens et sont largement issus d’une agriculture certes productive mais au prix d’un fort impact sur l’environnement naturel et sanitaire dû à un usage insuffisamment raisonné des intrants chimiques et de synthèse (engrais, pesticides, antibiotiques…). Un autre facteur remettant en question cette « vocation nourricière » est la raréfaction inquiétante de la SAU du fait de la minéralisation de l’espace rural et du mitage des terres agricoles par le développement de l’urbanisation et l’implantation de zones artisanales et industrielles. A raison de l’équivalent d’un département de surfaces agricoles qui disparaît tous les 7 ans, les excédents de notre « or vert » vont fondre rapidement. Ces derniers sont d’ailleurs en grande partie contrebalancés en terme de balance de devises par de très importantes importations de soja destinés aux animaux ou d’huile de palme compensant l’huile de colza principalement transformée en diester.


A.E.I., mondialisation et échanges commerciaux.

 Il me semble que l’AEI devrait plus réfléchir à l’impact des modèles de développement agricole de la France et des pays du Nord sur ceux du Sud. Produire plus, mieux et avec moins, est un objectif auquel de plus en plus de personnes adhèrent sous des appellations diverses comme AEI et « agro-écologie ». Nous savons que ce concept est difficile à concrétiser au niveau national et européen surtout s’il n’est pas clairement défini et normé. Mais il est insuffisant s’il n’intègre pas une dimension plus globale et planétaire. La raréfaction des ressources minières et énergétiques est un paramètre préoccupant ; celle de l’eau et du foncier devrait l’être encore plus comme nos collègues, Michel Griffon et Bruno Parmentier, l’ont si bien écrit dans leurs ouvrages respectifs (« Nourrir la planète » et « Nourrir l’humanité »).

 Il y a unanimité de la part des experts pour affirmer que les modèles de consommation nord-américains et européens ne sont pas soutenables à terme. Des révolutions culturelles (et culinaires) sont donc indispensables à moyen terme, idéalement volontaristes (pour les militants), imposées par des politiques courageuses et au pire par les crises prévisibles. Elles devront lutter contre le gaspillage alimentaire (d’au moins 30 % dans les pays riches), et changer les habitudes alimentaires en réduisant la consommation de protéines animales. Il s’agit principalement de remettre en cause l’importance de la consommation de viandes de volailles et de porcs nécessitant en moyenne 4 à 5 kg d’équivalent céréales pour produire un kg de viande nette. Lorsqu’il est principalement pratiqué avec des rations à base de céréales et de soja importé, l’élevage bovin doit également être questionné car la consommation de céréales par kg de viande nette produite est encore plus élevée. Par contre, il faut éviter les généralisations et ne pas remettre en cause l’élevage bovin pratiqué sur des terres ne pouvant être cultivées en grandes cultures. On peut aussi prendre en compte l’impact de la rumination en matière d’émission de GES.

Dans ce contexte, l’AEI doit aussi s’inscrire dans un changement de paradigme où l’accroissement de l’autonomie vis-à-vis des intrants, que ce soit au niveau de l’exploitation agricole qu’au niveau de l’ensemble d’un pays, sera un objectif prioritaire. Nos agricultures, qu’il s’agisse des monocultures souvent associées à l’irrigation ou des élevages industriels dépendants souvent de la culture du maïs et de l’importation de soja , sont assujetties aux échanges commerciaux de produits agricoles avec les pays du Sud dont on mesure les impacts néfastes sur leur environnement mais aussi sur leurs populations rurales.


Un enjeu stratégique : les ressources en eau.

Les raisonnements des économistes classiques du XIXème (cf. Ricardo) sur les avantages comparatifs des coûts de production ne prenaient pas en compte un paramètre ignoré au début du XXème siècle, à savoir les coûts environnementaux et sociaux; mais ces raisonnements semblent toujours suivis par les économistes libéraux. La délocalisation de certaines productions et surtout l’explosion, dans les ex-colonies européennes, des cultures de rente comme le coton ou l’arachide par exemple, puis celles, sur d’autres continents, du soja et du palmier à huile, ont évidemment contribué à l’expansion économique des firmes en faisant leur commerce. Elles ont parfois été bénéfiques pour les pays concernés mais trop fréquemment aux dépens de leurs agricultures familiales. Ces transferts se traduisent par des transports internationaux de produits agricoles sur des milliers de kilomètres. Ils participent à l’épuisement des ressources énergétiques fossiles et aux changements climatiques, créent par la déforestation et le brûlage des dégâts environnementaux conséquents, entraînent fréquemment des expropriations foncières de paysans locaux, le développement de nouveaux latifundiaires avec l’achat ou la location à long terme de terres agricoles par des sociétés étrangères originaires certes des pays asiatiques ou moyen orientaux mais aussi de plusieurs pays européens (avec des capitaux venant de fonds de pension).

Pour l’A.E.I., rechercher et promouvoir des modèles de productions agricoles et alimentaires moins dépendants des importations (soja, huile de palme) et des exportations de produits agricoles peu transformés (céréales, volailles) est une voie difficile, car cela remet en question des pratiques économiques centenaires et amplifiées depuis les années 60.
S’interroger sur la pertinence de certaines monocultures, en particulier celle du maïs, se heurte à de nombreux freins notamment des lobbies et de certaines OPA. L’amortissement des infrastructures et du matériel d’irrigation, de stockage, l’avenir des usines d’amont et d’aval, voire le chantage à l’emploi, sont des arguments récurrents pour se refuser à tout changement de cap. Une « révolution» des pratiques de culture et d’élevage dans nos pays irait de paire avec une évolution dans les pays en développement et surtout des PMA permettant une relance des productions vivrières en vue de l’autosuffisance alimentaire et le maintien d’une certaine paysannerie qui n’ira pas s’entasser dans les bidonvilles. L’AEI, avec des structures partenaires comme le CIRAD, trouvera toute sa vocation en œuvrant à la consolidation des agricultures de ces pays.

Quand 70% de la réserve mondiale en eau sont consommés par l’agriculture, nos réflexions et axes de travail ne peuvent pas ne pas remettre en cause certaines pratiques comme nos importations de produits agricoles alors même que certains des pays en développement n’ont pas assez de terres et/ou d’eau pour atteindre leur autonomie alimentaire. L’irrigation est évidemment indispensable pour produire plus (+70% selon la FAO d’ici 2050) et répondre efficacement au défi alimentaire du milieu du XXIème siècle, mais il ne faut pas nécessairement généraliser le modèle actuel où 40% de l’eau mondiale circulent sous forme de produits agricoles. Selon une étude récente (2), 92% de « l’empreinte eau » moyenne d’un consommateur sont générés par les productions agricoles dont 27% par les céréales, 22% par les viandes, et 7% par le lait. L’agro-business est partiellement responsable de ces flux d’eau « virtuelle » d’un continent à un autre. On connaît aussi les impacts lourds et à long terme de certaines productions maraîchères et fruitières industrielles sur les écosystèmes locaux. Sans aller très loin, au Maroc par exemple, la production de légumes de contre-saison destinés aux étals de nos commerces et financés par des capitaux européens, a certes permis d’augmenter le PIB national de ces pays, mais fréquemment au détriment de l’agriculture traditionnelle et du pastoralisme local. De plus ces forages pratiqués dans le centre et Sud Maroc (Souss, Tadla) ont abaissé de plusieurs dizaines de mètres le niveau des nappes phréatiques et puisent même dans les réserves d’eau fossile. Facteur aggravant, l’usage excessif et mal protégé de produits phytosanitaires peut induire chez les ouvriers agricoles des pathologies professionnelles.

Je suis conscient des limites de cette présentation, rapide donc simplificatrice, d’une problématique multifactorielle, mais je voulais apporter ainsi ma contribution à la réflexion et aux travaux de notre association pour en débattre.

 

Jean-Philippe VINCENT, administrateur de l’AEI ;
Novembre 2013

(1) Je ne parle pas ici de l’aide alimentaire d’urgence et ponctuelle qui relève de la solidarité internationale et non d’un modèle de développement et de relations économiques.

(2) Université de Twente (PB)